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Journal de l'Amicale

Numéro 1060 - Décembre 2009

Editorial
Sylvie
Vernon
Mathilde à Bogota
Les dentellières de la montagne du Vivarais

<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<< LE MESSAGE DU PRESIDENT>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>


Chers Amis,

Jean-Louis Pontabry et la famille Puvis de Chavannes nous ont permis d’avoir une rentrée originale. Grâce à eux nous avons pu assister à la représentation de la pièce « Sylvie » de Roger de Pampelonne. La pièce a été jouée pour notre amicale et de nombreux ardéchois le jeudi 15 octobre à l’Espace Jemmapes. Nous étions environ 80 dont une petite trentaine de l’amicale. J’espère que vous avez apprécié cette manière originale de faire notre rentrée ainsi que la collation conviviale qui suivait, même si certains ont regretté le confort d’un dîner traditionnel.

Nous nous sommes ensuite retrouvé à Vernon pour les cérémonies du 11 novembre. Le discours devant le monument au mort des Ardéchois a été prononcé cette année par Pierre Herz , un ardéchois de Saint Péray, sympathisant de notre association qui a complètement renouvelé le genre de cette allocution traditionnelle. Je vous invite à la lire dans ce journal.

Les activités de notre Amicale se sont poursuivies avec les visites des expositions Tiffany au Luxembourg, Brukenthal au Musée Jacquemart-André et le siècle d’or hollandais à la Pinacothèque.

Nos petits ardéchois se réjouissent de profiter une nouvelle fois du cirque Diana Moreno ce dimanche 6 décembre. De nombreux cadeaux les attendent sur la piste après le spectacle.

Au mois de janvier nous vous convions à venir visiter la Maison du Vitrail, dont vous trouverez les détails dans ce numéro et bien entendu à notre traditionnelle Nuit du Vivarais le 30 janvier 2010.

Pierre de Lafarge



<<<<<<<<<<<<<<<<<<<< UNE SOIREE DE GAIETE ET DE POESIE >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>


Dans la douceur de cette arrière-saison, la comédie légère de Roger de Pampelonne Sylvie ou l’Impromptu des trois cœurs jouée pour la première fois en 1927, nous a offert ce jeudi 15 octobre un moment de gaîté et de poésie.
Au cœur de ce badinage subtil et galant, Sylvie, sous les traits charmeurs et raffinés d’Amélie Puvis de Chavannes, fait tourner la tête de ses trois prétendants. Qui, du jeune homme tendre et spontané, du pressant et truculent chevalier ou du vieillard protecteur saura conquérir le cœur de l’indomptable séductrice qui nous confie, non sans malice, que : « l’amour est un plaisir charmant/ Quand on l’inspire à tout venant/Et qu’on n’en ressent pour personne ».
Dans ce jeu de masques mis en scène par Jean-Lois Pontabry, où s’entremêlent déclarations d’amour et trahisons, ce quator de charme nous offre une intéressante réflexion sur les convulsions du cœur aussi impalpables qu’éphémères, autant qu’une fantaisie large et magnifique.
Un bel hommage rendu à l’œuvre dont l’interprétation résonne comme une promesse.
Nous nous sommes rendus ensuite, le cœur en joie, à la brasserie L'Apostrophe pour une bien agréable collation marquant ainsi dans le culte de l'amitié et du goût la reprise des activit&és de l'amicale pour 2009-2010.

Madeleine GAUTIER



<<<<<<<<<<<<<<<<<<< ALLOCUTION PRONONCEE PAR M. PIERRE HERZ >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>
Président de l’Association « Rochepaule Pour Mémoire, Mémoire d’Avenir »
A VERNON Le 11 Novembre 2009.


Messieurs les Anciens Combattants,
Mesdames, Messieurs les représentants des Corps Constitués,
Mesdames et Messieurs les Elus,
Messieurs les Présidents,
Mesdames, Messieurs,

A vous tous, réunis ce matin, je tiens à exprimer combien votre présence atteste une nouvelle fois du très haut intérêt que nous portons à cette cérémonie du souvenir. 5 générations d’hommes nous séparent des faits qui se sont déroulés ici, à la fois tragiques et glorieux.
La guerre franco-allemande de 1870 est peu connue, pour ne pas dire méconnue. C’est une guerre courte, à peine six mois, une défaite que la France a tenté d’oublier, une guerre qui s’enfuit de la mémoire collective, supplantée par les deux conflits mondiaux, plus récents, plus meurtriers mais victorieux. Mais ici, à Vernon, elle prend une autre dimension, une autre approche.

Elle résonne comme une victoire française.

Cette cérémonie n’a pas cependant pour intention première, la glorification de grands soldats, elle est surtout pour rendre hommage à ces pauvres ignorés, à ces héros obscurs qui ont succombé loin de leur Ardèche, et qui conscients de leur devoir sont tombés dans des chemins creux, à la lisière des bois tout près d’ici.
C’est avec émotion et respect que les paroles prononcées aujourd’hui vont à leur mémoire, car du courage il en fallait pour participer à ces terribles journées, parfois au corps à corps, baïonnettes en avant.
Du courage il en fallait aussi à leurs proches, à ceux qui sont restés à la ferme, à la forge, à l’étal : les femmes, les enfants, les aïeux qui se sont emparés des outils, des champs à labourer, de la récolte des châtaignes, car il était vital, malgré les départs pour la guerre, de faire vivre la famille, -nombreuse en ces temps là-, de soigner les bêtes, les nourrir, et de se substituer -autant se peut- à ce père, avec l’angoisse de la séparation et l’incertitude du retour.
Si le souvenir des Mobiles ardéchois et la libération de Vernon continuent à rassembler, c’est que, de leur sacrifice a dépendu l’existence même de ce lieu. Nous ne pouvons oublier que la liberté, si courageusement défendue par ces hommes, doit demeurer pour nous et pour les générations futures un idéal inspirant nos actions.
Elle nous donne l’énergie d’œuvrer pour une société toujours plus humaine.
Le devoir de mémoire n’est pas comme certains voudraient nous le faire croire, un lointain avatar du culte des héros passés. Le devoir de mémoire s’affirme comme une invitation à rendre justice.

Interrogeons nous sur l’essentiel qui est de transmettre aux jeunes générations notre mémoire collective.
Un adolescent aujourd’hui, ne peut même pas concevoir les passions nationales qui portèrent les peuples européens à s’entretuer au cours des trois grands conflits contemporains. Cette guerre franco-prussienne lui apparaît incompréhensible et si lointaine. Ni les souffrances subies, ni les raisons nobles ne parlent à son cœur et à son esprit.
Mais savons nous, Femmes et Hommes de notre génération, alors que les témoins directs ont déjà disparus depuis longtemps, lui transmettre cette connaissance, face à la disparition inéluctable de la mémoire ?
C’est en éveillant en chacun d’entre nous la conscience de transmettre l’Histoire de notre pays, l’Histoire de notre Ardèche, l’Histoire qui s’est déroulée ici, que nous sèmerons pour nos jeunes, les graines de l’avenir. Car ne nous y trompons pas, ils sont intéressés par leur terroir, leur culture, et par leurs ancêtres qui ont eu à cœur de protéger et de défendre leur pays, et cette petite partie de France de Vernon, jusqu’à y laisser leur vie.
J’en veux pour illustration, la récente manifestation, organisée cet été, à Rochepaule, en Ardèche, sur le thème de la « Mémoire Ardéchoise des Guerres Contemporaines ». Plus de 100 jeunes, en dehors de toute incitation directe, sont venus spécifiquement dans ce petit village ardéchois pour participer à cette action. La motivation au départ, était certes une pointe de curiosité, mais aussi la soif de comprendre, et l’envie de se réapproprier une page de leur Histoire.
Les questions qui surgissaient devant les panneaux retraçant l’histoire des Mobiles de l’Ardèche, les faits qui s’étaient déroulés à Vernon, suscitèrent, une réelle envie de découvrir et de comprendre. La satisfaction de pouvoir échanger avec toutes les autres générations sur ce passé était bien réelle. Cette guerre n’était plus finalement si lointaine que cela… Voir des groupes d’adolescents de 13 à 15 ans, discuter à bâtons rompus avec des Anciens Combattants parfois octogénaires, -plus d’une heure durant- avec un profond respect mutuel, faisait surgir l’évidence : Il s’agissait de continuer une histoire qui nous précède, nous traverse et nous dépasse… La prise de conscience était là. Il s’agit aujourd’hui de transmettre ce que nous avons reçu et même un peu plus si nous le pouvons.
Dans 10 ans, dans 100 ans, que restera-t-il de nous, de nos vies, de nos rêves, de notre art de vivre dans nos montagnes ardéchoises ?
Dans les bois sauvages de Vernon, ou ici sur cette place, qui s’intéressera à ces quelques mots alignés sur la pierre, à ces noms gravés sur une colonne ?
Que serait un peuple sans repère, sans histoire, sans mémoire ? Les choses qui sont faites pour durer doivent être entretenues, car rien n’est éternel, pas plus l’Homme que le monument qu’il érige…
Cet héritage de valeurs culturelles et humaines, il est de notre responsabilité de l’inscrire dans la chaîne traditionnelle du temps, de poursuivre l’Histoire 139 ans plus tard, de ces Hommes qui ne sont plus.
Ce que nous devons à ces mobiles ardéchois ? Tout ! Car sans eux, Vernon ne serait peut être pas ce qu’il est aujourd’hui. Comment pourrions-nous nous acquitter de notre dette envers eux, puisqu’ils ne sont plus, si ce n’est en proclamant : « Vous les générations futures, si vous pouvez vivre ensemble, pacifiquement, en sécurité, dans le respect du droit international, des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, vous le devez quelque part à ces Hommes, dont la vie a brutalement basculé, ayant laissé un jour épouses, enfants, parents, familles, champs, leur village en Ardèche, pour qu’un autre petit village, en Normandie puisse vivre. » Ils seraient probablement fiers de voir en ce jour, cette belle ville qu’est devenue aujourd’hui Vernon, fiers, tout comme nous le sommes nous-mêmes, de constater qu’ils ne sont pas oubliés, ni dans les cœurs ni dans les pensées.
Que perdure cette amitié entre Vernon et l’Ardèche, que chaque année nous puissions réaffirmer ces liens puissants qui nous unissent, grâce aux Mobiles de l’Ardèche qui font partie désormais de nos racines communes.

Vive Vernon !
Vive l’Ardèche !
Et naturellement, vive notre beau pays de France !

Je vous remercie.



<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<< DES NOUVELLES DE NOTRE REINE MATHILDE ! >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>


Une année d'études en Colombie pour l'Ambassadrice de l'Amicale…

Durant son année d'études à l'Université internationale de Bogota en Colombie, notre Reine 2009 ne nous oublie pas, bien au contraire !… Nous sommes très heureux d'avoir reçu de ses nouvelles qui sont excellentes puisqu'elle nous dit être ravie de cette année d'études à l'étranger. Voici les nouvelles essentielles qu'elle nous envoie.

L'ambiance à l'Université est agréable et les études très intéressantes et comme elle nous l'écrit elle-même : "Je suis très contente ici !" et "Je me fais plaisir !…". Les heures des cours magistraux (Relations Internationales et histoire de la Colombie) étant regroupées du mardi au jeudi, cela lui laisse beaucoup de temps, outre son travail personnel, pour visiter la mégapole colombienne, la cité de Medelin,le pays, voire les pays voisins, et aussi faire de nombreux loisirs. Quant au climat, elle espérait qu'il serait meilleur, la température dépasse rarement les 20-22° et les mois d'octobre et novembre sont très pluvieux : c'est la saison des pluies qui n'est ni agréable, ni pratique car la circulation dans Bogota est alors très encombrée. Enfin très bientôt, ce sera les grandes vacances et elle va en profiter pour aller jusqu'à Santiago du Chili, en passant parles plages équatoriennes, Nazca et le Matchu Pitchu, le Pérou, le désert chilien, les villages andins de Bolivie… Quelle belle promenade en perspective !



<<<<<<<<<<<<<<<<<< LES DENTELLIERES DE LA MONTAGNE DU VIVARAIS >>>>>>>>>>>>>>>>

Laurent HAOND

“Autour d’une croix de pierre, des dentellières tenaient leur assemblée – le couvidge – pour ruminer les peines du jour et dévider des aunes d’histoire à la cadence des fuseaux”.

Régis Sahuc


La dentelle du Puy prend ses racines au XVe siècle, le Puy-en-Velay étant à cette époque un haut lieu de pèlerinage de la chrétienté. La ville attirait également de nombreux commerçants et colporteurs, ce qui permit l’essor de la dentelle. La tradition relate que l’évêque du Puy aurait demandé à une jeune brodeuse de confectionner une robe pour la statue de la Vierge Noire, Notre Dame du Puy. C’est cette jeune femme, Isabelle Manour, qui eut l’idée de créer le premier métier à dentelle appelé carreau. Malheureusement, un arrêt du parlement de Toulouse, prohibant le colportage au début du XVIIe siècle ainsi que les vicissitudes liées aux guerres de religion, violentes dans la région, lui portèrent un rude coup.

Saint Régis et les béates

À partir de 1636, saint Jean-François Régis, surnommé « l’apôtre du Velay », patron des jésuites de France, parcourait sans relâche les montagnes du Velay et du Vivarais, durement touchées par les récentes guerres civiles. Ces voyages se faisaient surtout en hiver afin d’approcher les paysans libérés des travaux des champs et pouvoir leur annoncer la Bonne Nouvelle. Il s’assura une grande popularité dans la région en obtenant du parlement de Toulouse la révocation de l’arrêt d’interdiction du colportage, relançant ainsi la fabrication et la commercialisation de la dentelle du Puy, principal revenu de nombreux habitants pauvres. Fin décembre 1640, une violente tempête de neige ne l’empêcha pas de se mettre en route pour La Louvesc ; il y contracta une méchante pneumonie. Il célébra malgré tout la messe de Noël et entendit les confessions des paroissiens. Il se mit ensuite au lit pour ne plus se relever. Il mourut le 31 décembre, alors que le village était entièrement isolé par les neiges.
Sous l’impulsion de saint Régis, les béates enseignèrent le jeu du carreau aux jeunes filles et femmes de la région. Ces béates étaient membre d'une institution créée par Anne-Marie Martel, ponote du XVIIe siècle. Les béates, jeunes filles laïques ayant des rudiments de lecture, écriture, mathématiques, avaient un rôle social au sein des villages : elles tenaient le rôle d'institutrices, de catéchistes et d'infirmières, sous l'autorité du curé. Elles étaient répandues surtout dans le Velay mais aussi en quelques lieux de la Montagne du Vivarais, dans la région du Béage, confinant avec l’ancien Velay. Pour s'assurer un minimum de ressources, leurs écoles étaient en même temps des ouvroirs, où les jeunes paysannes, réunies en couvidge, se formaient aux travaux d'aiguille et surtout à l' industrie de la dentelle. L'établissement d'une béate au sein d'un village était dû à la demande des villageois auprès du curé. Les villageois bâtissaient sa maison – l'assemblée - et lui fournissaient un mobilier sommaire.
Le métier sur lequel se pratique l’ouvrage de la dentelle s’appelle donc le carreau. C’est une sorte de coussin carré à l’intérieur duquel se trouve un cylindre garni de tissus qui est fixé sur un axe et des montants latéraux. Une autre pièce de plan incliné, où sont les fuseaux, relie les supports du cylindre. Ces fuseaux - petits instruments en bois tourné de huit à dix centimètres de longueur et de forme allongée - possèdent une tête qui retient le fil, une bobine ou fusée qui est la partie centrale et sert à stocker le fil et enfin un manche pour prendre et diriger le fuseau. Un calque est constitué par un carton, où figure le motif du dessin à obtenir. Cette matrice est fixée sur le cylindre permettant de soutenir fils et fuseaux. La dentellière travaille assise tenant le carreau sur ses genoux. Avec ses doigts, d’une habileté extrême, elle fait danser les fuseaux sur le plan incliné. La dentelle se fabrique avec du fil en soie souvent noir, de la laine, du fil d’or (spécialité du village des Estables, au pied du Mont Mézenc) ou d’argent mais surtout avec du fil de lin ou de coton. Ces fils se déroulent, se croisent, s’entrecroisent et s’enchevêtrent en passant les uns au dessus des autres dans un mouvement de rotation qui est dirigé par la dentellière. Celle-ci pique et tient chaque point avec des épingles qu’elle change de place au fur et à mesure que l’ouvrage avance. Ces épingles, à la tête en verre multicolore, étaient autrefois en cuivre et laiton car ces matières ne rouillant pas, elles ne tâchaient pas la dentelle. Le cylindre tourne petit à petit, tandis que sortant des épingles, la dentelle apparaît suivant la forme du dessin imposé par le carton.
On faisait de la dentelle aux Estables, à Saint Agrève, à Borée, au Béage et dans presque toutes les fermes du Plateau. La dentelle du Puy est célèbre pour son point dit Cluny, dentelle à fils continus exécutée avec des motifs géométriques, agrémentés de points d’esprits. Laissons résumer cette technique par une dentellière, originaire du Lac d’Issarlès et qui a commencé la dentelle à l’âge de 8 ans et qui, du haut de ses 99 ans, aime se souvenir des moments du temps passé. « Chaque dentellière avait un carton perforé fourni par les leveurs du Puy qui payaient à l’aune ou au mètre. Il n’y avait qu’à piquer au fur et à mesure des épingles dans ces trous, défilant sur un rouleau tournant dans un bâti en forme de coussin tendu de toile cirée, et à les entourer de fil dans un certain ordre en faisant sauter les fuseaux. C’était une danse charmante de doigts et de fuseaux avec le gai cliquetis du bois sur le carreau ». Il ne restait plus alors qu’à enrouler délicatement la dentelle sur le plioir pour la ranger à l’arrière du carreau. C’était une petite planchette en hêtre décorée, très lisse pour ne pas accrochée la dentelle.

Les couvidges

En 1942, l’abbé Darbousset, curé du Béage, parle en ces termes des dernières dentellières qui exercent encore cet art dans sa paroisse : « Sans perdre de vue la trame compliquée de leur fantaisiste canevas, vingt fois par jour, les femmes posent et reprennent l’outil, toujours prêt, suivant les exigences du soin du ménage et des enfants. On voit encore les petits carreaux, richement montés, qui servaient autrefois à apprendre aux toutes jeunes, dès la première Communion, le joyeux cliquetis des fuseaux, comparable à celui de douces castagnettes. Regardez de près l’avant du carreau sur lequel, de leurs doigts agiles, nos dentellières rejettent alternativement à gauche et à droite les fuseaux chargés de fil qui pendent du tambour central : vous apercevrez dans un coin, sous une plaque de mica, où leurs yeux, entre deux passes, viennent le prier, l’image de saint Régis, ou une médaille à son effigie, qui tinte et se balance au moindre mouvement de l’ouvrière ». Souvent vêtues de noir, coiffées de blanc, devant les portes des chaumières ou à l’ombre ou encore au soleil selon les saisons, le carreau sur les genoux, elles se réunissaient par petits groupes, par quartier ou affinité. Elles s’assemblaient pour faire de la dentelle, pour chanter, prier, bavarder, transmettre les traditions orales et les histoires.
L’hiver durant longtemps sur la Montagne, les couvidges étaient donc bien importantes pendant les longues veillées hivernales. Chaque dentellière invitée à la veillée apportait sa chaufferette. Au milieu d’une petite table, par mesure d’économie, une simple lampe pigeon ou un chalelh étaient éclairés. Chaque dentellière avait apporté avec elle une petite bouteille renflée, en forme de boule, remplie d’eau, qu’elle plaçait devant son carreau. La réfraction de la lumière de la lampe projetait une lumière assez vive sur le carreau. On appelait cela « travailler à la boule ». Puis la maîtresse de maison conviait les invités à un petit casse-croûte : « lou réveilloun », un peu de pain, de fromage et un café, avant de regagner sa ferme dans la nuit et souvent la neige et le gel.

Les leveuses

Les modèles de dentelle étaient distribués aux dentellières par des leveuses. Celles-ci agissaient pour le compte de marchands du Puy. Les leveuses jouaient le rôle d’intermédiaires ; elles distribuaient le fil, donnaient les cartons et collectaient « les coupes » moyennant commissions. L’apport financier que procurait la dentelle n’était pas négligeable, même si ces revenus étaient peu importants, c’était de l’argent dont elles disposaient sans avoir de comptes à rendre, qui permettait de menues dépenses personnelles. Dans certains foyers, la dentelle servait à payer le pain, le café, le sucre ; c’était de toute façon une ressource pour les villages du Plateau où l’hiver oblige pendant de longs mois les femmes et souvent les hommes à ne pas quitter le coin du foyer.
Albin Mazon écrivait à la fin du XIXe siècle dans son Voyage aux pays volcaniques du Vivarais qu’en 1874, les bonnes ouvrières gagnent 2,50 francs par jour. Elie Reynier relate que quelques femmes travaillent la dentelle toute l’année, la plupart en hiver seulement et avec elles les enfants ; les dentellières apprenaient à faire de la dentelle avec leur mère ou grand-mère, très tôt, vers 5 ans parfois. La dentellière à façon à qui le marchand envoyait les dessins et le fil (mais elle payait le fil souvent fort cher) gagnait en 1912 un franc par jour pour 12 heures d’application ; dans les années 1920, elle recevait de 3,50 à 5 francs de l’école de dentellières de Littry (Calvados), de 2,50 à 3 francs des marchands leveurs de Saint Cirgues, le Béage, le Puy. La dentelle a remplacé, vers 1850, le travail du chanvre, avec lequel elle était en compétition auparavant ; elle décline à son tour, les jeunes filles préférant partir travailler dans les moulinages ou dans le sud de la France pour un salaire plus rémunérateur. Cet artisanat familial s’est en fait maintenu jusque vers 1939 en Montagne pour ne devenir que très localisé par la suite.

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